Éclairage public et sentiment de sécurité : comment transformer les espaces anxiogènes
Les 22 et 23 septembre 2026, l’Association des concepteurs lumière (ACE) a présenté une conférence au salon Materials & Light, rendez-vous consacré aux solutions d’éclairage et aux innovations dans ce domaine. Les professionnels de la lumière ont choisi de dédier cette édition à la notion d’usage : comment l’éclairage public peut-il réellement répondre aux besoins des usagers ?

À partir de cette notion d’usage, Sara Castagné (CONCEPTO) et Fiorenzo Namèche (LIGHT TO LIGHT) ont imaginé des mises en lumière autour du concept d’« extimité ». D’après les concepteurs, l’extimité désigne la possibilité de préserver une intimité dans l’espace public, lorsque la rue devient un prolongement de soi, un espace que l’on peut pleinement s’approprier. Loin d’être une vue de l’esprit, cette notion prend tout son sens dans le contexte du réchauffement climatique : la nuit est devenue un refuge pour les citadins. Lors des canicules, ceux-ci recherchent un peu de fraîcheur dans les parcs, parfois ouverts toute la nuit. La ville nocturne prend alors une dimension nouvelle.
Éclairage public et sentiment de sécurité : jusqu’où la lumière peut-elle nous permettre de nous sentir chez nous, dehors ? Peut-elle transformer notre regard sur des lieux anxiogènes ?
Quand la lumière transforme les espaces anxiogènes
La colonnade de l’avenue Fonsny (gare du Midi à Bruxelles)
Fiorenzo Namèche explique que la lumière, c’est « révéler ce qui est déjà là, révéler l’âme des lieux ». Ainsi, la mise en lumière de la colonnade Fonsny, intégrée à une requalification globale du site, a profondément transformé la perception de cette coursive piétonne semi-couverte, dégradée et anxiogène, comme le sont souvent les espaces résiduels situés à proximité des gares.
Avant : Colonnade de l’avenue Fonsny © Light to Light Fiorenzo Namèche
Un changement radical, réalisé avec un budget pourtant modeste. L’agence Light to Light a choisi de tirer le meilleur parti de l’architecture et des équipements existants, notamment en réutilisant les sorties de câbles déjà en place, pour un budget du lot éclairage de 150 000 euros. Cette intervention, développée en dialogue avec les architectes et les autres acteurs du projet, repose sur quatre principes :
- un éclairage mural destiné à mettre en valeur les fresques urbaines, conservées comme expressions de l’histoire, des usages et de l’identité évolutive du lieu,
- un éclairage indirect, qui apporte confort visuel et douceur à l’ambiance,
- la révélation des éléments architecturaux, notamment du plafond en béton alvéolé, qui disparaissait sous un éclairage trop puissant,
- une mise en rythme de l’espace, en dialogue avec la colonnade.
L’agence a relevé le défi d’éclairer à la fois le sol et le plafond avec un seul appareil par colonne. Elle a pour cela réalisé des études photométriques poussées, ainsi qu’un prototype permettant de valider les essais.
Avant et après - Colonnade de l’avenue Fonsny © Light to Light Fiorenzo Namèche
Matériel utilisé
Light to Light a conçu ce luminaire spécifique, ensuite développé avec le fabricant WE-EF, afin de réunir plusieurs fonctions dans une solution unique, sobre et intégrée.
Avec une température de couleur de 2 700 K, ce dispositif limite l’éblouissement, guide le parcours et crée cette impression de « lumière comme chez soi », dans une atmosphère plus calme, cohérente et confortable.
La porte de la Chapelle (Paris)
Pour Sara Castagné, si la nuit devient un refuge climatique, elle doit faire l’objet d’un aménagement particulier : l’espace public nocturne peut devenir un lieu de rencontre et de confiance. Dans cette perspective, une partie des budgets consacrés à l’éclairage des flux automobiles pourrait être réorientée vers les endroits où la lumière peut aider les piétons à se déplacer en confiance la nuit.
La mise en lumière de la porte de la Chapelle par Concepto peut, à ce titre, être considérée comme un exemple de « résilience nocturne », ayant permis de « restaurer une émotion positive ». Lieu de fracture urbaine, en partie couvert par l’autoroute A1, cet espace public a longtemps abrité la « colline du crack », bien connue des Parisiens. Avant son réaménagement en 2024, les niveaux lumineux y étaient très élevés : 40 lux en sous-face des ponts et 20 lux sur la voirie, soit bien davantage que ce que prévoyait le projet.
Porte de la Chapelle avant © Concepto
Dans le cadre d’un réaménagement ambitieux porté par Arcadis, le projet lumière accompagne la création de nombreux équipements aux alentours, liés aux Jeux olympiques, ainsi que la réduction de la place de la voiture au profit des mobilités douces. Les attentes en matière d’éclairage étaient donc fortes. Sara Castagné raconte : « Mon défi personnel était de réaliser un projet qui permettrait de donner rendez-vous à ma fille le soir à l’arrêt du 38. » Un défi de taille quand on connaît le quartier.
L’aménagement lumière s’articule autour de plusieurs principes :
- L’éclairage des voiries est assuré par 20 mâts de 15 mètres de hauteur et 32 mâts de 6 mètres,
- Cet éclairage principal est complété par des lumières « nombreuses et joyeuses », qui guident le regard et structurent l’espace public, notamment grâce à des lignes lumineuses intégrées aux mâts,
- La suppression des coins sombres, pour ouvrir le regard et susciter la confiance.
Concepto – Mise en lumière la porte de la Chapelle – photos © Vincent Muracciole DESIGN de Lux
Matériels utilisés
- Mâts designés par 8’18 pour le parvis de l’Arena (espace connexe) pour continuité esthétique des émergences. Mâts TMC innovation : déclinaison en petite taille + intégration réglette LEC et projecteurs SELUX,
- Mise en lumière colorée des ouvrages : réglettes RGBW iGuzzini.
Éclairage public et sentiment de sécurité : Des espaces nocturnes qui trouvent un nouvel usage.
Ces deux lieux que l’on cherchait auparavant à éviter sont ainsi devenus des terrains d’expression dans l’espace public. Sur la colonnade de l’avenue Fonsny, les graffitis ont été conservés et mis en valeur comme les éléments d’une galerie urbaine, témoignant de l’histoire et des usages du lieu.
À la porte de la Chapelle, les piles du pont ont été transformées en cimaises de musée sur lesquelles sont projetés des films. À la suite d’un concours, dix vidéos de deux minutes s’enchaînent pour divertir les piétons qui attendent leur bus. Ce support de création est en outre réversible et évolutif : d’autres concours pourront être organisés afin de renouveler la programmation.
Mise en lumière Colonnade de l’avenue Fonsny © Light to Light Fiorenzo Namèche Concepto – Mise en lumière la porte de la Chapelle – photos © Vincent Muracciole DESIGN de Lux Concepto – Mise en lumière la porte de la Chapelle – photos © Vincent Muracciole DESIGN de Lux
Et les normes ? Sentient de sécurité et norme EN 13201.
Les enjeux de la norme EN 13201
À la colonnade de l’avenue Fonsny, le niveau d’éclairement atteint 150 lux en moyenne au sol. Au-delà de cette valeur, la scénographie lumineuse montre que la répartition de la lumière, le confort visuel, l’éclairage des plans verticaux et la perception d’ensemble jouent un rôle déterminant dans le sentiment de sécurité et de confiance au sein de l’espace public nocturne.
Mais est-il possible de respecter la norme EN 13201 tout en réalisant ce type de mise en lumière ? Sans aucun doute. Rappelons que, pour un cheminement piéton fréquenté où les usagers interagissent, la norme prévoit par exemple une classe P2 ou P3, soit de 10 ou 7,5 lux.
Les niveaux lumineux à la porte de la Chapelle était avant la réhabilitation de 40 lux sur les chaussées et sous l’autoroute A1. Un éclairage puissant, qui contrastait largement avec les délaissés sombres des espaces piétons.
Aujourd’hui les chaussées sont classées en M2, soit 1,5 cd/m², les pistes cyclable, traversées piétonnes et zones de rencontre en P2 , soit 10 lux moyen et les trottoirs en P3, soit 10 ou 7,5 lux.
Quantité et qualité de lumière
Sara Castagné rappelle ainsi que l’enjeu n’est pas tant de respecter les normes que d’éviter de les dépasser largement. Les concepteurs lumière sont parfois confrontés à des exigences de niveaux lumineux deux à trois fois supérieurs aux niveaux normatifs. Or le suréclairement et les contrastes sont souvent des facteurs d’anxiété.
Le travail à l’échelle piétonne, la création de bulles d’ambiance singulières dans l’espace public, l’éclairage de plans verticaux ou encore les interactions artistiques entre la lumière et l’art rendent nos espaces nocturnes plus habitables. En partant du lieu et de ses usages, puis en associant sensibilité, précision technique et accompagnement de la réalisation, la lumière ne sert donc pas seulement à façonner l’espace : elle façonne aussi les émotions et les relations.
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