Jusqu’où rendre l’éclairage intelligent ? L’exemple de Bordeaux
- Aude Grard
- 24 févr.
- 7 min de lecture
Économie d’énergie, extinction raisonnée, solaire, smart lighting : la Ville de Bordeaux pilote son éclairage public selon une stratégie structurée et ambitieuse. Ancien responsable de l’éclairage public à la mairie de Bordeaux, Ghislain Luneau a progressivement développé une expertise sur les questions de connectivité et de smart city, jusqu’à occuper aujourd’hui le poste de responsable stratégie éclairage à Bordeaux Métropole. Pour Prismes, il partage sa vision de l’éclairage intelligent. "L’usage d’abord" pourrait résumer son approche : loin d’une surenchère technologique, les services ont fait le choix de combiner différents niveaux d’intelligence proposés par les fabricants, afin de tirer le meilleur parti de chaque solution.

Comment l’éclairage intelligent a-t-il été lancé à Bordeaux ?
Ghislain Luneau : « Nous avons débuté par une première expérimentation en 2008, consistant à équiper des candélabres de dispositifs de détection de présence et à les faire communiquer entre eux. Cette démarche a ensuite pris la forme d’une étude européenne en 2013 — le projet “LITES” — menée en lien avec des universités, collectivités et industriels, notamment les luminaires Thorn et une solution de détection/communication portée par la startup Lyracom. Les candélabres ont été implantés dans un quartier test : en soirée, le flux lumineux était abaissé à 10 %, soit un niveau d’éclairement moyen d’environ 1 lux, puis remontait à 100 % lorsqu’un piéton était détecté. L’objectif était de donner à l’usager le sentiment que la ville restait entièrement éclairée, alors qu’en réalité seuls les candélabres précédant et suivant le piéton voyaient leur flux porté à 100 %.

Le quartier retenu présentait un intérêt particulier, notamment par la présence d’une crèche générant des mouvements le matin et en fin de journée. Il est également traversé par des étudiants en médecine sortant de cours entre 22 h et minuit. Une étude sociologique a été menée afin d’analyser la perception de ce nouvel éclairage par les habitants. Les résultats des retours de terrain se sont révélés très significatifs : l’étude a mis en évidence un taux de satisfaction de 100 % de la part des riverains et des usagers, et, dans de nombreux cas, ces derniers n’avaient même pas remarqué le changement d’éclairage.
Nous avons également pu tester un dispositif d’éclairage à la demande, activé par interrupteur à l’entrée d’un square laissé sans éclairage public et bénéficiant uniquement d’un éclairage résiduel de 0,2 lux. Selon les observations menées, les habitants du quartier qui promenaient leur chien dans ce parc n’allumaient pas, ou très rarement l’éclairage public, contrairement aux usagers occasionnels.

Le passage du sodium à la LED, combiné à la détection, a permis de réaliser jusqu’à 70 % d’économies d’énergie. Pour un parc déjà équipé en LED, la détection permet de générer entre 20 et 25 % d’économies supplémentaires».
Comment fonctionne le système de communication locale mis en place à Bordeaux ?
« Il s’agit d’un système de communication locale : en d’autres termes, les candélabres “se parlent” entre eux et peuvent ainsi coordonner leur gradation, sans pour autant être contrôlés à distance. Nous avons appelé ces gradations coordonnées des “trains de lumière”.
Pour mettre en place ces trains de lumière, il est nécessaire de coupler deux systèmes sur un candélabre : un détecteur et un nœud de communication. Le détecteur peut être infrarouge — ces dispositifs peuvent parfois confondre l’homme et l’animal ou réagir à la chaleur d’une chaussée par forte température, mais ces erreurs restent marginales à l’échelle d’une année — ou reposer sur la reconnaissance d’image, une solution plus coûteuse. Le nœud de communication est quant à lui un organe électronique permettant à un candélabre de communiquer avec ses voisins ; à Bordeaux, il fonctionne par radiofréquence.

Ces deux équipements doivent être associés pour permettre la création des trains de lumière, sachant qu’il existe autant de systèmes que d’industriels».
Une collectivité peut-elle installer ces “trains de lumière” sur des candélabres existants ?
« Oui, sous certaines conditions. Si un candélabre LED — filaire ou solaire — dispose d’une entrée DALI permettant la gradation, il est possible de mettre en place ces trains de lumière. La gradation constitue la condition sine qua non pour piloter les variations de lumière.
Il convient également de souligner que la collectivité reste souvent dépendante du fabricant du luminaire : si des candélabres d’une marque donnée ont été installés, il faudra recourir à son système de détection et de communication. À ce jour, il n’existe aucune interopérabilité entre les marques, ce qui constitue le principal point de fragilité de ces dispositifs. Néanmoins, des systèmes de nœuds de communication pouvant se connecter à l’ensemble des luminaires sont désormais disponibles, notamment chez Lacroix ou Citylone. Il s’agit d’une avancée, même si la dépendance se déplace alors vers ces fournisseurs. L’absence de standard de communication demeure un frein : le jour où une véritable interopérabilité existera, les solutions intelligentes de proximité pourront se déployer beaucoup plus rapidement.
Pour conclure sur ces dispositifs de communication locale, je dirais qu’ils sont suffisants pour de nombreuses situations ; il n’est pas systématiquement nécessaire d’aller jusqu’à la télégestion. De plus, ils permettent de délivrer un éclairage au plus près de la présence et des besoins des usagers, ce qui n’est pas le cas des systèmes de télégestion actuels ».
Dans quels cas l’utilisation de la télégestion vous paraît-elle pertinente ?
« Il convient de distinguer la télégestion à l’armoire de la télégestion au point lumineux. Est-il réellement nécessaire de contrôler chaque point individuellement ? La télégestion au point lumineux permet de piloter à distance le fonctionnement de chaque luminaire et de connaître précisément son état, mais la télégestion à l’armoire peut, dans bien des cas, suffire. Elle permet notamment de détecter une panne à l’échelle d’une rue ou d’un secteur, situation la plus problématique. Au regard des coûts actuels, l’investissement au point lumineux ne se justifie donc pas nécessairement, sauf peut-être dans trois situations.
La première concerne les rues soumises à des usages très variables et difficilement anticipables, comme les zones accueillant des manifestations, des fêtes ou des des rencontres sportives en nocturne.
La seconde concerne les cas où l’énergie de l’éclairage public est utilisée pour alimenter un équipement en journée, par exemple une caméra installée sur un candélabre, afin de maintenir une tension électrique tout en éteignant la source lumineuse. C’est là un principe relevant pleinement de la smart city.
La troisième concerne l’extinction de certains points lumineux pendant que d’autres sont maintenus allumés sur un même départ de l’armoire d’éclairage public ; situation rencontrée par exemple lorsqu’on souhaite conserver allumée en cœur de nuit une voie importante et éteindre les rues adjacentes. »
Les services d’éclairage public sont-ils préparés à piloter cet éclairage intelligent ?
« D’après mon expérience, il est important que les maîtrises d’ouvrage gardent à l’esprit qu’un accompagnement par la formation est indispensable lorsqu’elles s’orientent vers ces nouvelles technologies, que la gestion de l’éclairage soit assurée en régie ou externalisée. En effet, les solutions actuelles regorgent de subtilités techniques difficiles à intégrer par les opérateurs. À Bordeaux, la maintenance est externalisée et la principale difficulté réside dans la perte de connaissances liée aux changements de personnel.
Dans un scénario idéal, le fournisseur de solutions communicantes formerait les agents d’intervention, ce qui n’est pas toujours le cas. Néanmoins, les collectivités disposent d’un levier via les marchés d’acquisition de ces systèmes intelligents, en imposant contractuellement la mise en place de formations. Cette approche est bénéfique pour l’ensemble des acteurs, en générant des gains de temps et, in fine, des économies. Nous traversons ainsi une période de transition logique, marquée par le passage d’un monde de l’électro-technique à un monde de l’électronique et du numérique. »
Bordeaux a procédé au rallumage d’une partie de son éclairage public après une extinction médiatisée : quels liens avec ces solutions de communication ?
« À l’origine, il n’existe aucun lien direct. L’extinction a constitué une réponse conjoncturelle au choc énergétique de 2022 et à la flambée des prix de l’énergie. Ce contexte a déstabilisé la stratégie d’éclairage que nous étions en train de construire, laquelle devait permettre d’identifier les rues à éteindre, à équiper en détection ou à télégérer.
Les factures annoncées étaient alors insoutenables pour la Ville de Bordeaux, ce qui a conduit à l’extinction de 85 % des mises en lumière, puis de 57 % des points lumineux entre 1 h et 5 h du matin, à l’exception du centre-ville, des axes structurants et des quartiers prioritaires. Malgré l’organisation de réunions publiques, cette évolution a été vécue comme un choc par les habitants, avec un sentiment d’insécurité marqué, notamment vis-à-vis des jeunes et des femmes.
Les tarifs de l’énergie n’ayant finalement pas atteint les niveaux redoutés, il a été décidé de rallumer tous les grands axes et de réduire les plages d’extinction, désormais comprises entre 2 h 30 et 5 h du matin. Par la suite, les solutions communicantes déployées ont permis d’affiner ces régimes d’extinction : nous travaillons aujourd’hui de manière très fine afin de concilier besoins humains et économies d’énergie.
Cette démarche s’inscrit également dans la refonte du Schéma directeur d’aménagement lumière (SDAL), confiée à l’agence de conception lumière Luminescence. Ce document guidera à long terme sur les niveaux lumineux, les températures de couleur et les régimes d’éclairage, en tenant compte des usages, des morphologies urbaines, du réseau viaire, de la sécurité, de la sobriété énergétique et de la limitation des nuisances. Les technologies retenues viendront ainsi répondre à une stratégie lumière préalablement définie.
L’extinction de 2022 est donc bien liée à un contexte exceptionnel, mais elle a également joué un rôle d’accélérateur, en contribuant à diffuser une culture de l’extinction. Une culture encore peu répandue dans les villes du sud, où la convivialité nocturne se prolonge souvent tard dans la soirée ».
Le point sur le vocabulaire de la lumière...
Gradation : Une lumière gradée est une lumière dont le flux augmente ou diminue, soit de manière continue, soit par palier. Aujourd’hui, beaucoup de luminaires intérieurs et extérieurs sont gradés de manière à adapter le niveau lumineux aux usages ou créer des effets de lumière.
SDAL : Expression abrégée pour Schéma directeur d’aménagement lumière. C’est une étude permettant une planification urbaine de l’éclairage et des mises en lumière, à l’échelle d’une agglomération, d’une ville, d’un site ou d’un village (source https://www.ace-fr.org/).
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